PORTRAIT d'anciens .
Non il ne racontera pas comment il s'est cassé le nez (cinq fois). Non il ne dira pas pourquoi sa pommette droite s'aplatit drôlement, là où elle devrait saillir et faire une ombre. Ni pourquoi ses doigts ont l'air d'être passés dans un hachoir. Michel Palmié a la dignité des vieux lutteurs, qui savent que raconter, c'est déroger. S'apitoyer. Déraper. Sur ce qui fut et n'est plus. Ne sera plus jamais. Au rugby, il n'y a pas de prince du sang. Pas d'hérédité, pas d'éternité. Juste des traces sur un visage, dans un corps. Le sien fait sonner les portiques dans les aéroports, tant il est couturé de ferraille, rapetassé de broches et de plaques. Dans la culture méditerranéenne, seule la perfection de la jeunnesse a droit aux caresses du soleil. Michel Palmié ne s'exposera plus jamais. Dans cette infinie pudeur aussi, se marque ce qui fut son inclination la plus profonde : l'excès. Il naît géant. A 20 ans, 1.98 mètres, 120 kilos, c'est une terreur. D'autant que son pack, celui de l'AS Béziers, aligne des gabarits aussi effrayants que lui : Vaquerin, Martin, Estève ... Même si Narbonne, l'ennemi de toujours, arbore des calibres tels que les frères Spanghero pour tenir le choc, on imagine sans peine qu'à l'entrée sur le terrain il faut compter ses abattis pour être sûr de les retrouver à la sortie. Pas la peine de tourner autour du pot : il y a des blessures graves dans ces années-là. La décennie fabuleuse de l'AS Béeziers dure treize ans, de 1972 à 1985. Caméras et arbitres sonorisés n'existent pas. Sur la pelouse, on pratique un sport de combat. Marrons, fourchettes, coups de coude, de pied, bagarres générales ... "Quand on avait fini de se foutre sur la gueule, on arrêtait, commente Michel Palmié. On ne se soignait pas. Il y avait bien un médecin sur le terrain, ça oui, mais le nez qui se fait la malle, les doigts cassés, l'enfoncement du malaire, la paralysie faciale, c'était comme les entorses, ça passait tout seul. Enfin ... ça devait passer tout seul. Heureusement qu'il y avait un nez, d'ailleurs, sinon, c'était toute la tronche qui serait partie ! Il faut dire qu'on jouait pour le plaisir. Ce n'était pas un métier. On était tous issus de la région. On ne se ménageait pas. On vivait en osmose avec la ville. La rivalité avec Narbonne, elle existait depuis l'équipe des cadets. Sauf qu'à Béziers tout le monde était champion de France, ou international. C'était impossible d'avoir la grosse tête ! Et il y en avait toujours cinq ou six qui étaient cons comme des valises, histoire de ramener les choses à leurs justes proportions. On jouissait d'une liberté de manoeuvre qui n'existe plus maintenant. C'était une autre éducation, une autre mentalité, qui n'a rien à voir avec le jeu d'aujourd'hui. Ce n'est pas qu'il soit aseptisé, comme certaines personnes s'en plaignent. Mais les biteerois ne sont plus en majorité au club, les rivalités locales se sont diluées. Les joueurs changent de club, depuis qu'ils sont professionnels. Ils font des carrières courtes, ils doivent se préserver. Ca me plaît toujours, même si ça à changé. Le rugby, celui d'hier ou celui d'aujourd'hui, est toujours un ascenseur social exceptionnel. Moi, je viens d'un milieu ouvrier. J'ai d'abord été instituteur, puis assureur et agent immobilier. Deux de mes trois enfants sont pharmaciens. Parmi les 400 jeunes qui fréquentent l'école de rugby, beaucoup sont immigrés. Ce sport leur donne une chance. C'est beau. Ma carrière s'est arrêtée à 34 ans. Alors je suis devenu dirigeant. Directeur sportif. Je suis toute la journée et tous les week-ends au club. Il y a un mois, on a accueilli 16000 spectateurs au stade ! Le club emploie 45 personnes, joueurs compris, et gère un budget de 4.5 millions d'euros. Le salaire moyen d'un joueur, c'est 3800 euros. Je suis aussi membre du bureau fédéral de la Fédération française de rugby et directeur des coupes d'Europe de rugby. Ca fait pas mal de déplacements. Alors mon bonheur, c'est un bon cigare, un Salomon quand j'arrive à en trouver, un bon feu de cheminée, tranquille. L'inverse de la terreut que j'ai été. Etre hors normes, c'est fatiguant, vous savez. C'est un privilège, mais c'est aussi un handicap. Habiter dans ce corps là, ça a voulu dire, et ça veut toujours dire, chausser du 50, être obligé de s'habiller sur mesure, même les cravates, parce que sinon j'ai l'air d'aller aux fraises, dépasser des lits dans les hôtels, attirer les regards sans rien faire parce que votre carcasse ne passe pas inaperçue ... A Béziers, j'ai le respect. C'est mieux que les souvenirs. Et puis, comme disait l'autre, à force d'avoir pris des coups, on devient amnésique."